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Introduction

 

La première chose à comprendre à propos des Spomeniks est qu’ils représentent différentes choses pour différentes personnes... Ils sont l’héritage d’une période révolue, ils sont les témoins de souffrances, ils sont l’incarnation des mythes d’une génération, ils sont l’objet de colère, ils sont le testament de victoires, le symbole d’une rancœur,… D’un point de vue physique, ce qui est communément référé en anglais comme « Spomenik » (la traduction serbo-croate/slovène du mot « monument ») est un ensemble de structures bâties entre 1950 et 1990 lorsque la région était encore la République Fédérale Socialiste de Yougoslavie. Leur premier objectif était d’honorer les actes de résistances de sa population au cours de la Guerre de Libération Nationale (1941-1945), aka la Seconde Guerre Mondiale, contre l’Axe. Ils commémorent non seulement les crimes qui se sont produits lors de l’occupation brutale de la région mais ils célèbrent également la « Révolution » qui les a vaincus, révolution conduite par l’Armée de Partisans rebelles menée par Tito. Ces monuments étaient, et sont encore aujourd’hui, plus que la somme de ces éléments.

Dès la proclamation de la nouvelle république de Tito (établie à partir des cendres de la révolution), des plans ambitieux ont été imaginés pour construire quelque chose de nouveau, quelque chose de courageux et d’aventureux – un pays où les classes sociales ont disparu, un pays géré par les principes du socialisme, un peuple libéré des tensions ethniques, un peuple uni par les sentiments de « fraternité et unité »… et le « projet Spomenik » de Yougoslavie faisait partie de ce grand plan.

Optimisme, rigueur et éducation

 

Dans cette nouvelle république de Yougoslavie, Tito imaginait une société utopique unifiée autour de son propre optimisme progressiste, lui-même maintenu grâce à une main ferme sur le futur et par une rigueur collective dans leur victoire face à l’agression fasciste. La construction de ce large éventail de monuments faisait partie du plan. De cette façon, ces monuments opérant non seulement comme des structures irréelles et abstraites afin de commémorer un passé tragique et une victoire ardemment obtenue face aux fascistes mais, en plus, ils fonctionnent comme des outils politiques articulant une nouvelle vision du lendemain du pays. C’est particulièrement évident dans la construction de ces monuments : la partie centrale est régulièrement un large amphithéâtre, de différents styles, qui agit comme une classe extérieure permettant d’utiliser ces monuments comme un outil pour transmettre l’histoire, la mythologie et l’idéologie du « Socialisme yougoslave » aux dizaines de milliers d’écoliers qui y étaient amenés chaque année grâce au programme des « Jeunes Pionniers », initiative de jeunesse politique, de Tito (Photo 2). Lors de la visite des monuments, il est clairement visible que les amphithéâtres faisaient intégralement partie de ces monuments, se mêlant directement dans leur architecture. Cela renforce la notion que ces structures n’existaient pas simplement comme des mémoriaux traditionnels mais également comme un réseau d’outils d’éducation pour transmettre l’esprit, l’histoire et le récit de la Yougoslavie de Tito.

Des côtes aux sommets montagneux

 

Des années 1960 aux années 1980, des centaines, si pas des milliers, de ces Spomeniks ont été construits à travers la Yougoslavie ; d’immenses monuments de la taille d’un immeuble de 15 étages au plus petits de la taille d’un réfrigérateur. Ça a été un immense projet de construction de monuments jamais égalé en Europe, que ce soit à l’époque ou aujourd’hui. Ces monolithes ont dominé des côtes jusqu’aux sommets montagneux ingrats, s’érigeant comme une force dominant le paysage où qu’ils se trouvent. Mais où s’en trouvaient des centaines à l’époque, un grand nombre a aujourd’hui détruit, abandonné et négligé dans les années ayant suivi la guerre et le conflit ethnique qui se sont déroulés dans la région des Balkans au cours des années 1990. A la fin de cette période  turbulente, seules restaient les ruines d’un réseau inconnu de structures culturelles perdues. Ceux qui restent racontent une histoire étrange, hantée et passionnante sur la mémoire, l’histoire et un futur avorté. Ce site tente d’explorer et de dévoiler cette histoire.

 

Pourquoi les Spomeniks sont si étranges et ont-ils des formes inhabituelles ? C’est en général la première question qu’une personne pose lorsqu’elle les voit, les gens étant généralement plus habitués à des formes plus austères ou plus traditionnelles de monuments mémorisant la guerre. Après une première inspection, de nombreuses visiteurs n’y voient que des amas de béton ou de métal sans réelle signification ou très difficilement interprétable. Cependant, les groupes ayant construits ces monuments avaient des raisons bien précises pour les commander sous de telles formes.

 

A la sortie de la Seconde Guerre Mondiale, alors que les crimes commis par les forces de l’Axe sont toujours présents dans l’esprit de tout un chacun, Tito souhaitait, avec ambition, former une nouvelle république. Cette république serait formée à partir des territoires ravagés par la guerre de Bosnie, de Croatie, de Serbie, de Macédoine, du Monténégro et de la Slovénie. En d’autres mots, Tito souhaitait créer un pays unifié comprenant des territoires habités tant par les victimes de la guerre et par les bourreaux… Cette idée en elle-même représentait un véritable challenge mais créer des monuments adéquats et appropriés pour commémorer et honorer les horreurs, les tragédies et les victoires de cette guerre permettant de satisfaire les victimes et les vainqueurs, tout en évitant d’instiller du ressentiment et de la haine parmi les vaincus et bourreaux, se révéla être une challenge encore plus important.

Spécifiquement yougoslave

Au cours de la première décennie après la guerre, de nombreux monuments commémorant la guerre ont été commandé dans toute la Yougoslavie et ce, dans le style traditionnel et figuratif du « réalisme socialiste » (photo 1), emprunté de l’Union Soviétique (URSS). Néanmoins, les relations entre la Yougoslavie et l’URSS se sont détériorées durant les années 1940 et 1950 alors que Tito refusait que la Yougoslavie devienne un « état satellite soviétique » dans le bloc oriental des nations de l’URSS. A cause de cette tension politique, Tito a décidé de desserrer les liens entre la Yougoslavie et l’URSS. En résulte qu’elle chercha des influences dans les mouvements artistiques de l’Europe de l’Ouest et d’Amérique afin d’incarner au mieux l’héritage Partisan de la Yougoslavie. Les monuments antifascistes ont commencé à apparaître à travers la Yougoslavie dans les styles d’expressionisme abstrait, d’abstrait géométrique et de minimalisme… Des genres jamais employés auparavant dans les monuments à vocation mémorielle à une telle échelle. Grâce à cette approche, plusieurs objectifs culturels et politiques de la Yougoslavie ont été remplis. Premièrement, la Yougoslavie aurait un ensemble de monuments typiquement yougoslaves comme outil afin de créer ses propres culture et identité… Structures qui représenteraient un éloignement clair de la pensée et de l’identité soviétiques incarnées par le style formel et autoritaire du « réalisme socialiste ». Le réalisme socialiste était un style fermement contrôlé, dominé par des bustes militaires ou des figures posant dramatiquement avec de très nombreux symboles soviétiques, parmi lesquels la faucille et le marteau, et entourés de militaires et travailleurs héroïques. En évitent cette approche représentative, la Yougoslavie s’est créée une identité unique pour la nation mais surtout, nombreux sont ceux, parmi lesquels Tito, ont senti qu’utiliser ce style d’abstrait décontextualisé dans les constructions mémorielles pourrait aider la réconciliation ethnique et religieuse du pays.

Le haut-lieu de la réconciliation

En utilisant ce style particulier d’abstrait décontextualisé, Tito espérait qu’ils pourraient créer un langage d’universalisme partagé par les groupes en conflit, créer des espaces de réconfort, de réflexion et de pardon pour tous…  Monuments pour les victimes qui attesteraient des crimes commis sans créer de ressentiment et d’aigreur parmi ceux qui auraient pu commettre les crimes. A travers ces formes de béton et de métal, informes et imaginaires (Photo 2), la population devait y voir un futur optimiste et un passé réconcilié, une Yougoslavie fière, unifiée et guérie. C’était une idée en total contraste avec les monuments plus traditionnels construits à l’époque qui utilisaient fréquemment une imagerie intense et graphique afin de faire ressentir les sentiments d’horreur, de souffrances anciennes et de crimes passés. Il était craint que de tels monuments dans ce style traditionnel pourrait inciter des tensions ethniques intenses entre les collaborateurs de l’Axe récemment défaits en Yougoslavie (par exemple, les Oustachis et les Tchetniks) que Tito souhaitait ardemment intégrer dans sa nouvelle république mais il était également craint qu’un style plus traditionnel pourrait créer un nationalisme ethnique que Tito souhaitait absolument supprimer dans le souci d’une unité nationale et d’une coopération culturelle.

Symboles d’un nouveau lendemain

Avec ses monuments aux formes futuristes, modernes et rationalisées, la Yougoslavie espérait incarner et former une vision pour un lendemain optimiste. Les Yougoslaves se percevaient comme des pionniers, une nation de gens tenaces et déterminés, prêts à poursuivre un rêve idyllique d’une société utopique collectiviste… Une société séparée et non contenue par obstacles « anciens » tels que le nationalisme ethnique et le conflit religieux qui ont été perçus par beaucoup comme étant les responsables directes des guerres passées dans la région. C’étaient ces mythes et idéologies que les créateurs des Spomeniks espéraient enraciner et imprégner dans l’esprit de chaque citoyen qui les voyaient. En les voyant, il était espéré qu’ils arrêteraient de se percevoir comme Croate, Serbe ou Slovène mais bien de devenir un meilleur Yougoslave.

Un choix de style

Il est important de noter deux aspects essentiels concernant ces monuments yougoslaves : aucun n’a été commandé directement par Tito ou le gouvernement yougoslave de même que le style de ces monuments n’a pas été directement exigé aux sculpteurs par le gouvernement ou le Parti Communiste yougoslave (SKJ). Pour la plupart, il s’agissait d’initiatives prises partiellement ou complètement par les villes, communes, groupes de vétérans, etc., afin de célébrer leur propre mémoire, culture et héritage partisans et antifascistes. « Dans ce cas, pourquoi tant se ressemblent ? » est une question que vous pouvez légitimement vous poser. Cette uniformité dans l’abstrait peut être attribuée en partie à la sélection des comités désignés afin de superviser la conception de chaque monument, de choisir les « bons » artistes parmi les institutions gérées par l’Etat qui seraient capables de créer le « bon » résultat. Dans ces comités se trouvaient de nombreux représentants du SKJ. Cette uniformité peut également être attribuée à l’utilisation d’une procédure de sélection stricte durant les compétitions pour désigner le style des monuments. Les propositions choisies étaient sélectionnées par le comité pour être le reflet de plus proche de l’esthétique promue par l’Etat. Au cours de la période précédant les années 1960, la construction des espaces de mémoire était largement non supervisée et spontanée dans leur création ce qui explique un style proche du traditionnel « réalisme socialiste » dans la période suivant directement la guerre. Cependant, après les années 1960, les groupes de vétérans gérés par l’Etat, connus sous l’acronyme SUBNOR, ont assumé toutes les responsabilités dans les gestion et coordination de la création des monuments yougoslaves, une forme qu’ils ont exercé au sein des comités de sélection et des commissions de construction. Lorsque vus comme une unité, ce réseau de mémoriaux abstraits avant-gardistes existaient à l’époque, et encore aujourd’hui, comme un testament ambitieux de la planification culturelle et la volonté d’une nation de transmettre une idéologie partagée.

 

Lorsque vous explorez les sites des monuments yougoslaves éparpillés au sein de l’ancienne nation, vous remarquerez qu’un certain nombre d’entre eux sont dans des états de destruction, de négligence et d’abandon variables (Photo 1). Après la chute et la fragmentation de la Yougoslavie ainsi que l’apparition d’Etats nationalistes au début des années 1990, ce processus de négligence et de destruction des monuments à travers les Balkans a démarré presque immédiatement. En fait, où se trouvaient auparavant plus de mille monuments antifascistes, seuls quelques centaines existent encore. Pourtant, il n’est pas clair comment certain ont pu survivre à ce jour tellement ils sont oubliés, négligés ou même dans un état avancé de destruction, pas uniquement par des vandales et des voleurs mais également par le pouvoir des gouvernements locaux et régionaux. Mais pourquoi tant sont détruits et oubliés ? C’est une question aux multiples aspects qui n’a pas une simple réponse et qui varie selon les régions mais nous allons explorer quelques explications possibles dans la section qui suit.

Un ressentiment qui perdure

Un espoir derrière la construction de ces odes à la révolution et la réconciliation était d’étouffer le grondement des tensions ethniques au sein des nombreux collaborateurs de l’Axe de la région (Oustachis, Tchetniks, Balli Kombetar, etc.) que Tito souhaitait désespérément intégrer comme des citoyens productifs dans sa nouvelle république socialiste de Yougoslavie. Pourtant, malgré ses efforts, pour de nombreux anciens collaborateurs, l’existence même de ces monuments et mémoriaux, qui honoraient et commémoraient les crimes qu’ils pouvaient avoir commis, était suffisante pour leur instiller un ressentiment et une colère malgré leurs formes ambiguës et amorphes. A l’époque de la Yougoslavie, ce ressentiment et cette colère étaient contrôlés par les efforts intenses du gouvernement yougoslave pour éradiquer tout nationalisme ethnique ou toute haine religieuse ainsi que leur promotion intense des idéaux de « Fraternité et Unité ». Au début de la fracture de l’Etat yougoslave et de son identité unificatrice, le nationalisme ethnique et les idéaux anti-communistes se sont répandus à grande vitesse. En conséquence, dans de nombreuses régions des Balkans, ces symboles antifascistes de crimes précédemment commis ont souvent été les premiers éléments détruits dans une tentative d’effacer la mémoire collective concernant ces événements.

 

De plus, il est important de noter que le ressentiment envers ces monuments ne venait pas uniquement de la part des perpétrateurs des crimes commémorés mais également des victimes dans de nombreux cas. Par exemple, certains Serbes étaient horrifiés par la conception décontextualisée et ambiguë du « Flower Monument » sur le site de l’ancien camp de concentration de Jasenovac en Croatie. Sa forme florale moderne, symbolisant la réconciliation et le pardon était perçu par ce groupe en colère comme étant un mémorial clinquant et insuffisant pour commémorer un crime aussi tragique et monstreux (des milliers de Serbes, de Juifs et de Roms y ont été tués). Ils ont dès lors demandé à ce qu’il soit détruit. Nombreux se demandaient « Qui êtes-vous pour offrir le pardon à ces criminels ? » ou « Pourquoi ce mémorial ne décrit pas les crimes ? Pourquoi les crimes sont-ils masqués ? ». Certains Serbes ressentaient que le Spomenik de Jasenovac était à ce point outrageux qu’ils en sont arrivés à accuser son concepteur, Bogdan Bogdanovic, d’être un admirateur des Croates et, dès lors, d’être un traitre envers les Serbes. Ces accusations se sont même accompagnées de demandes pour son exécution. Cette anecdote illustre parfaitement que même si les mémoriaux pour les victimes sont construites avec les meilleurs intentions, ils peuvent être perçus comme inacceptables et inadéquats.

Un héritage inconvénient

De plus, il y a eu d’autres facteurs ayant contribué à la destruction et à l’abandon des Spomeniks. A l’époque de la Yougoslavie, une part non négligeable de la population avait le sentiment que cette union yougoslave était une erreur et éprouvait du ressentiment envers les autorités communistes donc, lorsque la Yougoslavie s’est fragmentée en différents états au début des années 1990, un grand nombre a estimé que ces monuments étaient des artéfacts anciens et un rappel d’un style de gouvernance non désiré. La fracture était à ce point importante que la typologie des rues de nombreuses villes des Balkans honorant Tito a été changée, des villes et des parcs ont été reconstruits afin de retirer toutes traces d’un héritage yougoslave, Partisan ou communiste. Cette fracture a mené à la création de nouveaux pays avec de nouvelles identités, de nouvelles idées quant à leur futur et une revisite de leurs propres histoires, toutes influencées par les nouvelles idéologies politiques en place. Dans de nombreux cas, l’héritage des Spomeniks ne se conformait pas à ces nouvelles idéologies et « nouvelles histoires ». En conséquence, certains gouvernements, certains groupes militaires et politiques ont fomenté des campagnes afin de réduire l’impact de ces monuments et même de les détruire afin que « l’ancien système » puisse être oublié et remplacé.

Des reliques du passé

Enfin, en adéquation avec le point précédent, de nombreux citoyens à travers l’ancienne Yougoslavie ne sentaient simplement plus que ces symboles de « l’ancien système » avaient du sens dans leurs vies, leurs cultures et leurs histoires personnelles. Pour les populations de ces nouveaux états indépendants, les nouvelles idées de fierté nationale, de fierté ethnique, de fierté religieuse, etc., précédemment réprimées, sont devenues plus importantes dans leur vie quotidienne que l’existence de ces reliques du passé telles que « l’unité », « la fraternité », « le collectivisme » et « la réconciliation ». De plus, une fois cette idéologie de « Fraternité et Unité » disparue, certaines victimes de la Seconde Guerre Mondiale, imprégnées de nationalisme, ont commencé à ressentir que ces mémoriaux abstraits, décontextualisés, ne permettaient pas de rendre compte des horreurs et des crimes qu’ils étaient sensés commémorer, qu’ils ne rendaient pas suffisamment mémoire aux nombreuses victimes de ces crimes. En conséquence de tous ces facteurs, les visites et entretiens de nombreux mémoriaux yougoslaves se sont réduits voire devenus inexistant, tombant dans l’obscurité. Certains se sont vus vandalisés par amusement, d’autres détruits par des locaux pour récupérer des matériaux de construction. Aujourd’hui, un très grand nombre de ces bâtiments, auparavant grandes attractions, se retrouvent abandonnés, réminiscence d’un passé oublié, restant comme des reliques venant hanter ceux qui vivent auprès d’eux.

 

Je dois cependant dire que ce n’est pas le destin de tous les monuments de l’ancienne Yougoslavie. Certaines restent de vibrantes attractions et sont bien entretenus. L’état actuel et les sentiments envers les Spomeniks restant à travers les Balkans seront abordés dans la prochaine section.

L’état actuel des monuments à travers les Balkans reste très variable. Cela passe d’un état de grand entretien et de visite à un abandon complet, de la négligence et de la destruction. Le fait d’être dans un état ou un autre dépend de différents facteurs : la localisation du monument, ce que le monument commémore et les groupes vivant en directe proximité.

 

Entretenus et visités

Aux endroits où les monuments existants sont entrenus et visités, j’ai trouvé différents facteurs communs. Premièrement, les monuments fréquemment visités et entretenus sont souvent les monuments commémorant les tragédies civiles ou les incidents non liés à la guerre, comme pour Avala et Nis. Deuxièmement, les monuments intégrés dans les villes ou dans les parcs tendent à être en bien meilleur état également comme c’est le cas à Maribor, Vodice ou Krusevac. A cet égard, de nombreux efforts ont été fait à de nombreux sites de Spomeniks afin de les consolider dans la structure des parcs afin de mieux les préserver et que le public veuille s’y rendre. De plus, les Spomeniks honorant un grand nombre de soldats tombés au combat sont mieux entretenus et visités comme c’est le cas à Kozara et Tjentiste. Cependant, il est important que des exemples allant à l’opposé de ces tendances existent également.

Détruits et abandonnés

Les monuments dans les pires conditions de destruction et d’abandon sont ceux qui sont localisés dans des lieux difficilement accessibles, aux sommets de montagnes et des collines reculées tels que Makljen, Kosute, Knin et Gebgelia. Ces lieux ont offert aux vandales, aux agresseurs et toute autre personne souhaitant les détruire, une couverture idéale afin de ne pas être vus par les autorités. De plus, certains de ces monuments se retrouvent dans des états de délabrement et d’abandon avancés à cause des tensions ethniques et politiques actuelles à proximité comme c’est le cas à Mostar, Pristina, Vukovar et Mitrovica. Dans de tels endroits, il y a souvent des luttes en cours et des tensions entre deux communautés où un groupe souhaite préserver et maintenir les reliques des cultures et traditions yougoslaves tandis que l’autre souhaite les détruire ou les marginaliser.

Changés et mis à jour

Alors que certains sont préservés et d’autres détruits, une troisième catégorie existant est la réaffectation. Dans les lieux où ces monuments ont perdu leur signification face aux intérêts nationaux, sociaux et politiques actuels, certains se voient affubler de nouveaux éléments, comme pour Ostra ou Sanski Most, afin de les « mettre à jour » ou de leur permettre de transmettre un message plus contemporain ou plus en adéquation avec la politique. De manière intéressante, ce résultat de la malléabilité politique des Spomeniks faisait partie de « l’inévitable problématique » que de nombreux critiques avaient pointée lors de leur construction. Le côté abstrait et universel pouvait potentiellement mener à ce que leur message soit « ajusté » afin de service un nouvel agenda politique. Dans d’autres lieux, les monuments sont simplement utilisés comme un moyen utilitaire, comme c’est le cas à Petrova Gora où les tours de radios et antennes ont été fixées sur le toit du monument.

 

Pour votre convenance, l’état actuel et les locations de chaque monument est décrit en détail dans chaque page de profil que j’ai créée pour chaque monument. Vous pouvez y accéder en cliquant sur l’onglet « Explore Spomeniks ». Dans la prochaine section, nous allons regarder ce qui pourrait être l’héritage au long terme de ces monuments.

 

Parvenir à déterminer l’héritage durable des Spomeniks n’est pas chose aisée et il n’existe pas une réponse spécifique. La manière la plus directe pour répondre à cette question est de se demander si cette expérimentation architecturale est parvenue à remplir son rôle, à savoir, sont-ils parvenus à réunir avec succès un groupe de personnes dont les ethnies varient ? Sont-ils parvenus à guérir les blessures et à propager l’idéologie yougoslave ? Ont-ils créé la société utopique que Tito imaginait ?

Guérir de vieilles blessures?

Bien que la nation yougoslave ait perduré de nombreuses décennies après la Seconde Guerre Mondiale, jusqu’aux années 1990, dès le décès de Tito en 1980, les choses se sont progressivement détériorées. La nation construite autour du « culte de la personnalité » de Tito ne pouvait pas survivre au vide politique et les luttes de pouvoir résultant de son décès. Même si il n’est pas possible de quantifier véritablement, rien ne semble indiquer que les Spomeniks ont eu un réel effet sur l’unification des groupes ethniques au sein de la Yougoslavie ou de créer une cohésion entre les populations de la nation.

 

Les Spomeniks ont-ils guéri de vieilles blessures et évité d’instiller de l’amertume chez les collaborateurs de l’Axe ? Comme précédemment discuté, dès le début des guerres en Yougoslavie, les premières actions dans de nombreuses régions ont été une campagne de destruction des monuments. Donc, bien que les élites politiques yougoslaves aient tenté de les imprégner d’espoir, d’optimisme et de réconciliation pour le futur, aucun monument, aussi moderne et abstrait soit-il, n’a pu calmer une colère bien ancrée et un ressentiment envers les significations de ces monuments.

Que certains de ces monuments aient survécu aux années 1990 et soient toujours érigés aujourd’hui ne s’est pas fait grâce à leur forme mais bien en dépit.

Rêves et cauchemars

Premièrement, cela va sans dire que les Spomeniks n’ont pas rempli leur ambition d’aider à créer une société utopique au sein de la Yougoslavie. Même si il s’agissait d’un objectif très noble et une tentative bien intentionnée, il est difficile de ne pas considérer que les Spomeniks ont été un échec. Il est vrai que certains sont toujours respectés et soignés par les communautés locales mais, dans de nombreux cas, ils ont été négligés devenant la cible de vandales et d’agresseurs. Les Spomeniks toujours érigés aujourd’hui sont considérés comme étant un testament à la décision audacieuse des autorités yougoslaves d’utiliser l’art public comme un moyen pour atteindre un rêve plus grand que jamais auparavant. Pourtant, malgré tout cela, nombreux sont ceux qui se sont réveillés de ce rêve confus et déconcertés par cette expérience, incapables de savoir que ressentir face à ces monuments et face à l’entièreté de l’expérience yougoslave… De manière extrême, le rêve s’est transformé en cauchemar pour un grand nombre lors des guerres de Yougoslavie.

Le squelette de la Yougoslavie.

En résultent que l’héritage de « l’expérience Spomenik » est compliqué. Alors qu’une partie des citoyens souhaiterait simplement les oublier ainsi que les idéologies qu’ils représentent, d’autres citoyens estiment que les victoires antifascistes et les tragédies qu’ils commémorent ne devraient pas être oubliées, ces monuments étant toujours utilisés comme sites de commémoration et de célébration (Photo 2). Encore à ce jour, c’est un conflit qui reste irrésolu dans de nombreux lieux de l’ancienne Yougoslavie. D’un côté, les Spomeniks représentent le ressentiment envers « l’ancien système » tandis que d’un autre côté, ils sont les symboles nostalgiques de la déception envers le  « nouveau système ». Entre ces deux extrémités, un grand fossé existe. Alors qu’ils se retrouvent éparpillés dans les territoires au sein d’un réseau fragmenté, ils apparaissent comme une structure ou le « squelette » de la Yougoslavie, un sombre vestige du passé d’une nation. La manière dont les personnes se sentent par rapport à ce passé se réfléchit, en partie, dans ce qu’il reste que chaque monument…

  • Spomenik Database aimerait remercier Charlotte Van Uytvanck pour cette traduction.

  • Spomenik Database would like to thank Charlotte Van Uytvanck for this translation.